Compte-rendu : Henri Laurens aux mardis du MUCEM le 11 janvier 2011

Historien, Henri Laurens est professeur au Collège de France, titulaire de la Chaire « Histoire Contemporaine du monde arabe ». Au cours de la Conférence, il a développé son analyse historique du « rêve méditerranéen », depuis l’expédition en Égypte lancée par Bonaparte en 1798 jusqu’à la question de la Palestine au 20ième siècle en passant par le « Grand Jeu » des puissances européennes au 19ième siècle.

1798, l’armée révolutionnaire en Égypte

L’expédition de l’armée révolutionnaire française, menée par Napoléon Bonaparte, constitue un moment décisif dans l’émergence d’un « rêve méditerranéen » en Europe mais aussi au Sud de la Méditerranée. Pour Henri Laurens, à partir de cette époque, le destin français est polarisé entre deux « lignes de fuite », deux directions : l’Allemagne et le monde arabe. L’expédition en Égypte constitue le prélude du développement d’une politique extérieure française en direction du monde arabe et de l’Orient.

Les guerres révolutionnaires avaient en effet étendu les conquêtes françaises dans deux directions : à l’Est du Rhin et au Sud des Alpes. 1798 est ainsi l’année de la « libération » de Venise et de l’armistice avec l’Empire Austro-Hongrois.

La campagne d’Égypte revêt rapidement une dimension mythique grâce au sens des relations publiques et de la publicité de Bonaparte et grâce à l’héritage scientifique et iconographique que laissera l’expédition. Par ailleurs, l’Égypte est un mythe de la pensée des Lumières comme en témoigne l’importance de la symbolique égyptienne dans la franc-maçonnerie. La Flûte enchantée de Mozart est ainsi la transposition d’un mythe égyptien. L’Égypte est également perçue comme la terre d’origine des sciences et des arts. Civilisation de la mort, l’antique religion égyptienne offre ainsi aux penseurs des Lumières un matériel symbolique et iconographique susceptible d’être substitué à l’héritage du christianisme dont il s’agissait de s’affranchir. Au-delà de sa dimension militaire, l’expédition d’Égypte s’inscrit donc également dans la continuité du projet des Lumières, d’un examen critique des institutions humaines et de leur régénération complète. Un Institut d’Égypte est ainsi créé dont l’objectif, affiché dans l’article premier de ses statuts, est la propagation des sciences, des arts et du progrès en Égypte. Par ailleurs, Bonaparte réorganise le système administratif égyptien, en accord avec les principes politiques et institutionnels issus des Lumières.

Idéologie et civilisation

L’expédition est également fondatrice dans la diffusion de la notion de civilisation dans la pensée européenne mais aussi dans la pensée orientale. Créée au 18ième siècle, fertile en termes comprenant le suffixe « -ation », le mot désigne l’idée d’un processus continu, et non un état, vers le progrès. Progressivement, la notion s’installe dans le langage politique révolutionnaire et ensuite de l’Empire. La campagne d’Espagne (1808-1814) est ainsi présentée comme une guerre de « défense de la civilisation » tandis que l’intervention dans le Sud de l’Italie est justifiée au nom du devoir de « civiliser » les anciennes possessions espagnoles.

À partir de la Restauration (1815-1830), le concept de civilisation va peu à peu s’élargir et recouvrir deux idées bien différentes : celle d’un processus et celle d’un état de civilisation. Les Leçons de Guizot, notamment son Histoire de la civilisation, introduisent ainsi l’idée d’étapes dans le processus de civilisation. Dans les années 1830, émerge par ailleurs l’idée de différents états de civilisation : civilisation européenne, civilisation chinoise, civilisation grecque…

Dès la première partie du 19ième siècle, la notion est adoptée par la pensée arabe qui maintient la distinction entre civilisation-processus et civilisation-état.

La notion de civilisation s’inscrit dans la continuité de la pensée des idéologues, dernière génération de la pensée des Lumières, qui à la fin du 18ième siècle cherchent à établir une science de l’homme intégrant toutes les autres sciences. Les idéologues eurent une influence décisive sur la formation intellectuelle de Bonaparte notamment à travers Volney. Les deux hommes se rencontrèrent en Corse lors du séjour de Volney en 1792-1793. De cette date jusqu’en 1798, Bonaparte se présente comme un idéologue. Cependant, Bonaparte se distancie du matérialisme athée professé par son mentor. En France, il rendra une partie de son influence au clergé et appuiera une partie de son pouvoir sur la réconciliation avec l’Église catholique et la Papauté scellée dans le concordat de 1801. Pendant la campagne d’Égypte, Bonaparte affichera un profond respect pour l’Islam et les rites de la religion musulmane, par calcul politique mais aussi par intérêt réel pour le fait religieux. Bonaparte a la foi, ne serait-ce qu’en son propre destin !

La perception des Égyptiens sur l’expédition

Elle nous est connue par différentes sources. Les premières sources sont celles de Français présent en Égypte pendant ou après l’expédition (les récits de Pascal Coste). On dispose également de journaux tenus pendant les évènements par des intellectuels égyptiens. Entre autres choses, ceux-ci sont fortement frappés par l’athéisme des Français qu’ils perçoivent à partir de catégories issues de la pensée islamique classique.

Pour les gens du peuple, la réalité première est celle de la terreur liée à la situation d’occupation et des exactions qui l’accompagnent.

C’est au sein de l’élite administrative et politique que l’occupation française exercera l’influence la plus durable. L’arrivée des Français entraîne ainsi un processus d’appropriation progressive d’un certain nombre de concepts et de pratiques, marquant ainsi l’entrée de l’Égypte dans une ère nouvelle. La pensée des Lumières et particulièrement la notion de civilisation se répandent peu à peu au sein des élites intellectuelles et politiques, notamment à partir de la publication et de la diffusion des journaux de voyages de fonctionnaires égyptiens envoyés par le gouvernement en Europe. Méhémet-Ali qui dirigea l’Égypte de 1805 à 1849 sera directement influencé par ces idées à travers de nombreux échanges avec des voyageurs et des diplomates européens. Se présentant comme continuateur de Bonaparte, il réorganisa en profondeur l’administration civile et militaire du pays.

La Méditerranée au 19ième siècle

Durant le 19ième siècle, la Méditerranée connaît un bouleversement climatique et écologique mais également économique et social. Prend alors fin le petit âge glaciaire démarré au 16ième siècle. La période de glaciation avait entraîné des transformations très profondes dans l’occupation du territoire. Les plaines littorales, régulièrement inondées, étaient devenues inhospitalières. Les populations avaient peu à peu gagné les collines et les hinterlands et abandonné les espaces côtiers aux pâturages et à l’hivernage des troupeaux.

Avec le réchauffement climatique qui démarre au 19ième siècle, les espaces côtiers deviennent de nouveau « utiles » et sont donc reconquis. Progressivement, les marais littoraux sont asséchés, la malaria éradiquée, permettant de remettre ces territoires en culture. Ce processus de reconquête est mené par les populations, les Etats nationaux mais aussi les administrations coloniales. En effet, le changement climatique est concomitant de la colonisation d’une grande partie du Maghreb et du Mashrek par l’Europe.

Le changement climatique s’accompagne d’une transformation profonde des modes de vie et d’occupation de l’espace. De nouveaux produits sont cultivés et consommés, comme les agrumes. L’espace urbain se transforme avec l’apparition d’un modèle de ville méditerranéenne côtière, construit autour d’une corniche, nouveau lieu de déambulation et de socialisation. On passe ainsi d’une Méditerranée de l’ombre, rurale, tournant le dos au soleil et à la mer, à une Méditerranée du soleil, celle des corniches, des cafés. La mer et son littoral deviennent recherchés comme lieu de villégiature. L’Europe du Nord et ses grandes villes, envahies par la tuberculose, y trouvent un air sain et un climat propice pour oublier le froid de l’hiver. Avec la popularisation des bains de mer et de soleil, les stations balnéaires méditerranéennes deviennent également prisées durant la saison d’été.

Le « moment levantin »

La période allant de 1880 à 1914 constitue également l’âge d’or du cosmopolitisme méditerranéen. Dans les grandes villes, et notamment dans les cités francophones du littoral oriental, émerge un mode original de co-habitation des communautés. Celles-ci co-habitent, interagissent, se fréquentent abondamment sans pour autant aller jusqu’à nouer des alliances familiales. On mange ensemble, on boit ensemble, on joue ensemble mais on ne se marie pas ensemble. Marseille est un parfait exemple de ce cosmopolitisme et un précurseur puisqu’une colonie égyptienne s’y installe dès le tout début du 19ième siècle dans le sillage des rescapés de l’expédition de 1798.

Ce monde va s’effondrer à partir de 1914, avec la poussée des nationalismes et les nombreuses guerres qui l’accompagnent et le départ par vagues des Levantins, juifs et chrétiens, vers l’Europe. Cette dernière s’est, au passage, enrichie de l’arrivée de ces nouveaux arrivants dont la contribution à la culture populaire et savante de la seconde partie du 20ième siècle est remarquable.

La fin du moment levantin s’accompagne d’un nouveau basculement entre littoral et arrière-pays au profit des seconds. La création d’États-nations s’accompagne d’un mouvement de reconquête de l’intérieur. La création d’Ankara ou l’institution du Caire comme capitale de l’Égypte matérialisent ce mouvement qui est aussi un mouvement de promotion de l’authenticité nationale aux dépens du cosmopolitisme levantin.

La question de la Palestine

Il y a là un paradoxe : comment un territoire de la taille d’un département français a pu devenir un enjeu de politique internationale aussi majeur ?

La première explication réside dans le temps long de l’histoire de religions et dans le fait que ce territoire est une terre sainte pour les Chrétiens, les Juifs et les Musulmans. Dans le monde chrétien et particulièrement dans les pays protestants où l’Ancien Testament est une référence centrale, bien plus que dans les pays catholiques, la Palestine est avant tout connue comme étant la terre des Juifs.

Pour les Juifs mais aussi pour tous les Européens, l’existence d’Israël renvoie à la  Seconde Guerre Mondiale et à la Shoah, c’est-à-dire à la plus grande catastrophe de leur histoire récente. Pour les Palestiniens, l’existence d’Israël les renvoie à leur condition de dernier peuple colonisé, dans une région et à une époque où la colonisation est une page de l’histoire largement tournée.

La question de Palestine appelle donc une réflexion sur la place de l’histoire face aux surenchères mémorielles. Contre la théorie anglo-saxonne des récits hermétiques les uns aux autres, Henri Laurens affirme l’existence d’une réalité historique indépendante des interprétations et des récits singuliers. Sans revenir à un positivisme naïf, le travail de l’historien est bien de faire la part de la vérité dans les différentes interprétations que suscitent les faits et les événements. L’histoire, « segment scientifique de la mémoire », vise à refroidir les passions. On peut également s’interroger sur le mouvement de pénalisation des faits historiques. En 2011, aura lieu le dernier procès d’un criminel de guerre nazi. De même une décision de 2004 de la Cour Internationale de Justice se prononçait sur le tracé du mur de sécurité israélien, le déclarant contraire au droit international. À une telle approche, on pourrait opposer celle adoptée en Afrique du Sud pour juger des crimes commis sous le régime de l’Apartheid à travers la mise en place de la Commission Vérité et Réconciliation. Cette Commission n’avait pas pour objectif de désigner des coupables pour les condamner mais d’établir une part de vérité sur les faits et favoriser un processus de réconciliation. Cette démarche est peut-être plus proche de celle de l’historien que l’approche judiciaire et pénale. Elle pourrait aussi constituer une voie pour le Proche-Orient même s’il est aujourd’hui trop tôt pour l’envisager.

L’humanisme méditerranéen

Le projet méditerranéen est polarisé entre un rêve de commun et d’irrémédiables résistances à la constitution de ce commun. À la fin du 19ième siècle, la Méditerranée comme ensemble unifié apparaît comme un autre Orient, c’est-à-dire comme une alternative à la dichotomie entre Orient et Occident, traditionnellement perçue comme deux réalités irréconciliables. L’idée d’une communauté méditerranéenne est formulée au 19ième siècle par des intellectuels saint-simoniens et se prolonge chez des penseurs comme Valéry et Camus. Cette approche vise à un rapprochement des humanismes méditerranéens qu’ils soient de culture juive, musulmane ou chrétienne.

Quelle contribution du MUCEM ?

Dans l’Antiquité grecque, la Méditerranée était l’Oecumène c’est-à-dire l’ensemble du monde civilisé, celui parcouru par Ulysse dans l’Odyssée et auquel appartenaient aussi des peuples non grecs (Gaulois, Celtes, Parthes, Phéniciens…). La Mare Nostrum romaine est aujourd’hui encore visible par le patrimoine architectural dont ont hérité tous les pays riverains de la Méditerranée. Aujourd’hui, ce patrimoine est largement intégré aux politiques culturelles de ces pays, y compris sur les rives Sud et Est, et fait actuellement l’objet de politiques actives de mise en valeur (Libye, Égypte, Turquie). Il y a d’ailleurs un paradoxe entre cette attention portée au patrimoine architectural et historique et l’effondrement de l’enseignement des langues grecque et latine.

L’Union pour la Méditerranée (UpM)

Sur la rive Nord, l’élargissement de l’Union Européenne est en passe d’achever une unification inédite dans l’histoire des pays riverains de la Méditerranée. Lors du lancement du Processus de Barcelone en 1995, la situation était fort différente avec beaucoup de pays de la rive Nord qui restaient hors du processus d’intégration européenne. Cette nouvelle situation crée un énorme déséquilibre entre une rive Nord unifiée mais dépendante pour sa sécurité de l’OTAN et de la 6ième flotte de l’US Navy et une rive Sud indépendante mais fragmentée politiquement.

La question pivot est aujourd’hui celle de l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne. L’argument culturel ne semble pas recevable pour définir des critères d’adhésion. Depuis l’adhésion de la Grèce en 1981, l’Union Européenne intègre des pays qui ne partage pas son socle culturel initial, c’est-à-dire l’héritage commun des pays catholiques et protestants (Renaissance, Baroque, Classicisme, Romantisme…). La Grèce comme les pays Balkaniques ne partagent pas cet héritage et s’arriment culturellement à l’Europe Occidentale à partir du 19ième siècle et du romantisme. La Turquie ne présente à cet égard aucune différence fondamentale avec ces pays, ayant vécu en symbiose avec l’Europe orientale durant de longs siècles, de la période byzantine jusqu’à la fin de l’Empire Ottoman. On ne peut donc récuser l’entrée de la Turquie au nom d’un héritage culturel différent. Dans l’hypothèse où celle-ci devrait donc être intégrée à l’Union Européenne, aucun argument rationnel ne pourrait alors empêcher une intégration progressive de l’ensemble des pays de la rive Sud Méditerranéenne qui en feraient la demande et qui en appliqueraient les critères économiques, juridiques, institutionnels. Il existe donc un scénario d’intégration de l’Union Européenne et de la Méditerranée, à un horizon d’environ 2080.

Dans ce contexte, l’UpM visait donc d’abord à proposer à la Turquie une alternative à l’intégration européenne. Le modèle d’intégration était originellement celui mis en place pour les pays riverains de la mer Baltique. Dans ce modèle, la communauté des pays de la Baltique est gérée uniquement par ceux-ci sans intervention par exemple des pays du Sud de l’Europe. De façon inattendue pour ces promoteurs, les pays du Nord de l’Europe ont fait connaître leur volonté de s’intégrer au projet d’UpM. En effet, la présence d’importantes diasporas sur leur territoire fait de ces pays des parties prenantes de facto de la Méditerranée.