La diversité des politiques de soutien aux clusters dans les régions nord-méditerranéennes

Le cas d’une région française (PACA), de deux régions italiennes (Piémont, Lombardie), de deux régions espagnoles (Pays basque, Murcie) et de la Grèce

Les régions abordées dans cette réflexion reflètent la diversité des politiques de soutien aux clusters en Europe et leurs conséquences sur le développement de ces derniers. Cette pluralité tant des politiques que des clusters peut être attribuée à plusieurs facteurs.

L’organisation de l’État joue un rôle décisif : selon que l’État est unitaire, c’est-à-dire centralisé, ou de type fédéral, avec des régions jouissant d’une forte autonomie, les politiques de soutien aux clusters seront plus importantes au niveau national ou au niveau régional, même si les deux types peuvent co-exister. Ainsi, en Espagne et en Italie, où les régions ont des compétences importantes en matière de développement économique, les politiques de soutien aux clusters se font d’abord au sein des institutions régionales. C’est le cas de la région italienne du Piémont, qui est engagée depuis 2005 dans l’exploitation des nouvelles opportunités ouvertes par la décentralisation, qui donne des compétences en matière d’innovation aux régions. Ainsi, le gouvernement régional a créé un département ad hoc sur les politiques de recherche et d’innovation et a adopté une loi cadre pour mettre en place un « système régional de l’innovation ». C’est dans ce cadre que les politiques de soutien aux clusters s’appliquent, avec trois types d’intervention : les mesures consacrées aux plateformes technologiques, qui mettent en œuvre la politique européenne de recherche de l’UE ; les mesures consacrées aux districts industriels, « technology driven » ; et les mesures consacrées aux pôles d’innovation, « application driven », créés en 2009. En Espagne, les communautés autonomes bénéficiant de compétences importantes en matière de politique industrielle, commerciale et d’innovation, traditionnellement associées au développement des clusters, les politiques de clusters ont d’abord et principalement été mises en place par les gouvernements régionaux. À cet égard, le Pays Basque fait figure de pionnier, car la région a été l’une des premières au monde à mener une telle politique, sur le modèle des clusters de Michael Porter, qui a duré dans le temps et a abouti à de vrais succès économiques. Aujourd’hui, le Pays Basque comporte 13 clusters, qui ont été créés entre 1992 et 2007 dans des secteurs prioritaires : les appareils électroménagers, les machines outils, l’automobile, le Port de Bilbao, les télécommunications, les industries de l’environnement, la gestion de la connaissance, l’énergie, l’aéronautique, la construction navale, le papier, l’audiovisuel, le transport et la logistique. La politique basque de clusters se caractérise par l’intégration des politiques de qualité, de technologie et d’internationalisation, la continuité de la politique de clusters ainsi que le mode de gouvernance des clusters, qui implique depuis 2000 la signature d’accords de collaboration entre le gouvernement basque et les associations de clusters et l’entretien de liens étroits entre eux. Ces éléments caractéristiques sont aussi les facteurs du succès de la politique basque.

Contrairement à l’Espagne et l’Italie, les clusters de France et de Grèce sont d’abord impulsés par une politique nationale, qui peut éventuellement être relayée au niveau régional. Ceci ne présage d’ailleurs pas du degré d’avancement des clusters dans chacun de ces pays, comme le montre le cas de la France et de la Grèce, où, si les politiques sont en premier lieu nationales, les clusters en sont à un stade de développement fort différent. En France, si la politique des pôles de compétitivité a été lancée assez récemment, en 2004, des partenariats parfois structurés existaient déjà avant cette date (les Systèmes Productifs Locaux créés en 1997). Aujourd’hui, les pôles de compétitivité, qui regroupent des entreprises, des centres de formation et de recherche publics ou privés et géographiquement proches, mettent l’accent sur les porteurs de projet industriels et scientifiques et sur la dimension high-tech des technologies et marchés abordés. La volonté de taille critique doit permettre la visibilité immédiate du pôle. Actuellement, il existe 71 pôles de compétitivité sur le territoire français, dont 10 en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Les régions peuvent d’ailleurs compléter cette politique nationale : la Région PACA a ainsi lancé sa propre politique de soutien aux clusters avec les PRIDES – Pôles Régionaux d’Innovation et de Développement Économique et Solidaire – qui visent à mettre davantage l’accent sur les PME et TPE, l’innovation au sens large (commerciale, organisationnelle…), l’appropriation des TIC et la responsabilité sociale des entreprises. Aujourd’hui, il y a 29 PRIDES en PACA.

En Grèce, la première vraie politique nationale de clusters est l’Initiative Hellénique de Cluster Technologique (HTCI-Corallia), initiée en avril 2005 et co-financée par le budget national, les fonds structurels européens et le secteur privé. Cette initiative vise à développer des clusters dans certains secteurs technologiques, l’accent ayant d’abord été mis sur l’industrie des semi-conducteurs et des systèmes embarqués. Des initiatives régionales ont également abouti à la création de pôles régionaux d’innovation. Il existe une vraie volonté politique en Grèce de créer et développer des clusters.

Un autre élément de différenciation des politiques de soutien aux clusters est le facteur chronologique, qui est déterminant dans l’avancement des politiques d’une part, des clusters d’autre part. Ainsi, et fort logiquement, une politique ancienne aura eu le temps de s’établir, de s’améliorer, de se faire connaître et de porter ses fruits, à l’inverse d’une politique novice. La meilleure preuve est celle du Pays Basque, qui dès 1991 a implanté la notion de cluster au cœur de sa politique économique et industrielle, faisant de la région un exemple en matière de développement de clusters et de résultats économiques. Ce critère chronologique ne peut toutefois expliquer à lui seul le développement des clusters : la France n’a lancé sa politique des « Pôles de compétitivité » qu’en 2005, et ceux-ci se trouvent à présent à un stade de formalisation assez avancé.

Souvent dans les régions partenaires, les clusters ont été récemment, voire très récemment, créés. C’est le cas des régions italiennes de notre étude. Or, ces clusters sont pour beaucoup d’entre eux les héritiers d’autres formes d’agrégation antérieures (elles-mêmes nées d’initiatives privées ou à partir d’autres impulsions politiques), qui ont été parfois profondément remodelées, mais qui ont permis à ces nouveaux clusters de s’appuyer sur une visibilité, un réseau et une expérience en termes de liens recherche/industrie préexistants. Les politiques italiennes s’appuient ainsi sur l’héritage des districts italiens, clusters nés en dehors des sphères institutionnelles, que l’État n’a reconnu par la loi qu’en 1991. La Lombardie, en 1993, a été la première région italienne à promouvoir des mesures qui ont délimité les frontières de 21 districts industriels. En 2001, la Région a identifié 16 districts industriels, dans des secteurs la plupart du temps traditionnels, caractérisés par une forte spécialisation et industrialisation. Les entreprises ont cependant été poussées par la concurrence asiatique à chercher des conditions durables de compétitivité. Afin de répondre aux exigences de développement du territoire, la Région de Lombardie a identifié en 2003 des « meta-districts » pour définir des zones d’excellence productive qui représentent des zones de développement avec un fort potentiel technologique, auxquels s’ajoutent, depuis 2009, 7 nouveaux clusters créés dans le cadre du programme DRIADE, dans les secteurs de la cosmétique, l’énergie, l’habitat sûr et durable, l’aéronautique, les armes sportives, l’automobile et le secteur naval.

Enfin, l’existence d’un tissu industriel et de recherche important au niveau local dans un secteur donné est un dernier facteur déterminant de l’évolution d’un cluster. Si la région dispose d’universités et de centres de recherche d’excellence, ayant une visibilité internationale, de nombreuses entreprises, et surtout que ces acteurs disposent d’une propension à s’ouvrir et à coopérer entre eux, le cluster aura de meilleures chances de succès en termes de développement. Ces relations seront facilitées s’il existe une entité légale et une autorité de gestion qui anime et impulse les activités des membres du cluster. Les centres technologiques espagnols jouent souvent ce rôle, pour lequel ils ont toute légitimité : espaces de collaboration et d’échanges entre industrie et recherche axés sur le développement technologique, ils permettent aux entreprises un accès plus facile aux laboratoires et au transfert technologique et offrent souvent un lieu d’incubation aux nouvelles initiatives d’entreprises (start-ups, spin-offs…). C’est ainsi le cas pour le secteur des TIC dans la région de Murcie, où le Centre technologique des Technologies de l’Information (CENTIC), le TIMUR – l’association de Murcie des entreprises des TIC – la Fondation Integra et 3 universités soutiennent l’essor du secteur, sur lequel la Région s’est engagé.

Si les régions analysées ici sont diverses par le degré de maturité des politiques et des clusters, elles font toutes preuve actuellement d’une vraie volonté politique pour impulser à travers la clusterisation le développement de secteurs jugés stratégiques, potentiellement compétitifs sur la scène internationale, et souvent avec une forte intensité en hautes technologies.

Pour aller plus loin :

- Cette réflexion est extraite du rapport de diagnostic sur les coopérations potentielles inter-clusters en Méditerranée, réalisé dans le cadre du projet IC-Med par l’Institut de la Méditerranée. Ce rapport a été rédigé par Mathilde Dioudonnat. Rapport disponible en version électronique sur simple demande à m.dioudonnat(at)ins-med.org

-       Projet IC-Med