Prospective méditerranéenne

La Méditerranée est une mosaïque de territoires, souffrant de faiblesses économiques et politiques. Plusieurs tentatives de « normalisation », économique, politique mais aussi sociétale et culturelle de la Méditerranée et plus particulièrement des pays du Sud, ont été réalisées par les puissances occidentales mais également par les grandes institutions internationales comme le FMI et la Banque Mondiale. Ces stratégies reposent ainsi sur un scénario de convergence des sociétés méditerranéennes, diagnostiquées en retard dans le contexte de la mondialisation, avec un certain nombre de « standards » reconnus explicitement ou implicitement comme des normes d’organisation de l’économie, de la société et du champ politique. Or l’évaluation de ces différentes initiatives, parmi lesquelles on compte le partenariat euro-méditerranéen ou le projet américain de « Grand Moyen-Orient » lancé après les attentats du 11 septembre 2001, aboutit le plus souvent à un constat de lenteur, voire d’échec, en tout cas d’incertitude pour l’avenir.

C’est en observant les changements et les incertitudes entourant l’espace méditerranéen, mais aussi ses tendances structurantes, que diverses études prospectives ont été réalisées, pour replacer la compréhension des évolutions de l’espace méditerranéen dans le contexte de la Méditerranée et de la mondialisation sur un horizon temporel de deux ou trois décennies. Ces études ont eu lieu dans le cadre du projet Interreg Stratmed, du Conseil International de la Ville de Marseille, de rapports sur les macro-régions ou les autoroutes de la mer.

L’étude prospective Méditerranée 2030 du projet Stratmed s’appuie sur plusieurs facteurs à prendre en compte : les invariants, les phénomènes émergents et les variables. Cette démarche s’enracine ainsi dans un état des lieux de la région méditerranéenne qui dément les hypothèses économiques, politiques et sociétales contenues dans le processus de Barcelone.

Les invariants constituent, autant que faire se peut, ce que l’on peut affirmer avec assurance sur la Méditerranée à l’horizon des 25 prochaines années, des phénomènes identifiés comme des tendances essentielles et structurantes pour penser l’avenir de la région. Aussi, les invariants sont de deux ordres : globaux et méditerranéens. Les invariants globaux, ou mégatendances, sont des phénomènes qui se situent à l’échelle mondiale, dépassant le cadre de la région méditerranéenne tout en ayant un impact dans cette zone mais aussi dans le reste du monde. Ces invariants comprennent le poids de la mondialisation, les nouvelles puissances mondiales dans un monde multipolaire, l’influence confirmée des grands mouvements religieux, la rareté des ressources, l’innovation technologique en manque de perspective, la polarisation territoriale, la place centrale de l’environnement dans l’agenda politique mondial, la décentralisation comme norme de gouvernance. Les invariants méditerranéens eux sont spécifiques à la région méditerranéenne, à sa rive Nord ou à sa rive Sud ou encore aux deux rives en même temps. Leur impact est méditerranéen et aussi, le cas échéant, global. Ils concernent, entre autres, le basculement démographique entre Nord et Sud, la situation de « crise environnementale », notamment sur le plan hydrique, la recrudescence des conflits, la place de la Méditerranée comme carrefour commercial et énergétique, l’influence confirmée de l’Islam politique, la fin du modèle traditionnel de dialogue Nord/Sud.

À l’inverse des invariants, des variables émergent comme des éléments d’incertitude pour l’avenir de la Méditerranée. Ils couvrent ainsi les controverses ou les désaccords entre les expertises portant sur la région. Les variables sont également des questions structurantes pour les décideurs dans la perspective de leurs choix politiques concernant la région méditerranéenne. Elles constituent ainsi les facteurs dont les différents déroulements potentiels permettent de basculer d’un scénario méditerranéen à un autre. L’une de ces incertitudes clés porte sur la capacité des pays méditerranéens et particulièrement du Sud et de l’Est de la région à s’inscrire dans les flux de mondialisation : quelle place pour les pays méditerranéens dans la mondialisation, et quel modèle de croissance les pays du Sud doivent-ils adopter ? D’autre part, le rôle que jouera l’Islam en politique est également incertain. La question des formes et mutations futures des mouvances issues de l’islam politique en Méditerranée fait l’objet d’appréciations très contrastées. Pour résumer les diagnostics en présence, on trouve une opposition très nette entre les experts qui, d’une part, estiment que l’islamisme, sous sa forme radicale et djihadiste, a perdu sa capacité de nuisance, tandis que, d’autre part, de nombreux connaisseurs insistent sur la permanence de la menace que fait peser l’islamisme terroriste sur les régimes en place au Sud de la Méditerranée. Déjà évoquée, l’incertitude fondamentale qui pèse sur la politique méditerranéenne de l’Union Européenne coïncide avec celle qui caractérise le processus d’intégration et d’élargissement de l’Europe. Quelles relations peuvent être proposées et développées entre l’Union Européenne et les pays du Maghreb et du Proche-Orient ? Enfin, la question des enjeux environnementaux se pose. L’impact du changement climatique et la capacité des pouvoirs publics à y faire face constituent un élément d’incertitude crucial dans la perspective du développement durable des territoires méditerranéens.

La Méditerranée est aujourd’hui en train de « changer de paradigme ». Elle est saisie par une série de transformations profondes et de phénomènes émergents se situant, sur sa rive Nord et sa rive Sud, dans le champ de la culture, de l’économie et des institutions. Ces phénomènes émergents constituent des tendances nouvelles, des innovations, des phénomènes dont on pense qu’ils possèdent un potentiel de transformation du contexte méditerranéen sans que l’on ait de certitudes sur ce potentiel. À l’horizon 2030, le potentiel de ces phénomènes de « basse intensité » peut s’actualiser et devenir un élément structurel du devenir de l’ensemble de la Méditerranée au même titre que les invariants ou les variables. Mais les phénomènes émergents peuvent aussi bien demeurer virtuels. Parmi eux, on compte la montée en puissance de la société civile au Sud, le bouillonnement identitaire ou le mouvement timide de décentralisation.

L’étude prospective de Méditerranée 2030 développe une vision innovante de la Méditerranée qui change de paradigme. Ce bouleversement de perspective est exploré à travers quatre scénarios méditerranéens mais aussi l’exposition des grandes tendances qui vont, à l’horizon 2030, orienter le changement du paradigme méditerranéen.

Pour aller plus loin :

-       Rapport Méditerranée 2030 – 4 scénarios pour les territoires méditerranéens

-       Thème « Phénomènes émergents en Méditerranée »

-       Mark A. Heller, « Hypothèses and extrapolations for the Mediterranean and the Middle East in 2030″

-       Gilles Bertrand (coord.), Anna Michalski, Lucio R. Pench, Scénarios Europe 2010. Cinq avenirs possibles pour l’Europe, Cellule de prospective de la Commission Européenne, 1999.

-       Bienvenue à Horizon 2020”, Commission européenne, mai 2007.

-       Présenté par Alexandre Adler Le rapport de la CIA, Editions Robert Laffont, Paris, 2005.