Phénomènes émergents en Méditerranée

Les phénomènes émergents constituent des tendances nouvelles, des innovations, des phénomènes dont on pense qu’ils possèdent un potentiel de transformation du contexte méditerranéen sans que l’on possède de certitudes sur ce potentiel. De dimension modeste, souvent considérés comme de simples épiphénomènes culturels sans dimension politique ou même sociétale profonde, ces phénomènes peuvent être identifiés comme importants sur le long terme. À l’horizon des 20 prochaines années, le potentiel de ces phénomènes de « basse intensité » peut s’actualiser et devenir un élément structurel du devenir de l’ensemble de la Méditerranée. Mais les phénomènes émergents peuvent aussi bien demeurer virtuels.

Le renouveau de la société civile au Sud

La structuration de la société civile au Sud de la Méditerranée est un fait ancien, qui remonte à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, mais qui a décliné avec les indépendances. On assiste aujourd’hui à un renouveau de la société civile, notamment à travers la résurgence du mouvement associatif. Le Maroc est un exemple emblématique de ce renouveau comme en témoigne la vitalité de son mouvement associatif. Il existerait aujourd’hui près de 30 000 associations au Maroc, on y parle même « d’associationnisme ». Un contexte qui bénéficie sûrement du climat plus bienveillant à l’égard de la société civile et du pluralisme politique qui règne au Maroc depuis les dernières années du règne d’Hassan II. Dans d’autres pays du Maghreb et du Proche-Orient, le phénomène de renouveau du mouvement associatif semble avoir plutôt « profité» des graves crises qu’ont connu les États dans la région. C’est le cas en Algérie, en Palestine et au Liban. L’Algérie a ainsi connu une véritable explosion avec la création de 20 000 associations en l’espace de trois ans.

Ce renouveau de la société civile et des associations s’exprime à travers le développement de mouvements affichant parfois des vocations très différentes. Pour une bonne partie, ces nouvelles associations adoptent un profil relativement classique et mettent au coeur de leur mission le travail caritatif et social, notamment éducatif et sanitaire. À côté de ces vocations associatives classiques apparaissent depuis une décennie de nouvelles formes de mobilisations sociales qui peuvent être réparties en deux catégories. La première catégorie regroupe des associations qui, sans se positionner politiquement, cherchent à se constituer comme des partenaires des pouvoirs publics dans la conduite du développement. Leurs champs d’action peuvent être très large : défense du consommateur, protection de l’environnement urbain ou rural, sauvegarde du patrimoine architectural ou historique, aide à la création de petites et moyennes entreprises… La deuxième catégorie de nouvelles mobilisations regroupe celles qui s’intéressent à des causes qui touchent de près ou de loin le politique. Elles sont donc l’objet de toutes les surveillances de la part des régimes en place. Il s’agit des associations de droits de l’homme, de défense de droits de la femme, de défense de certaines minorités comme les Berbères en Algérie.

Ce renouveau du mouvement associatif ne doit cependant pas masquer les limites de l’audience et de l’influence des sociétés civiles au Sud de la Méditerranée. Tendance principalement urbaine, mobilisant en priorité des membres des classes moyennes supérieures, le fait associatif reste un phénomène élitiste, principalement le fait de notables. L’impact de ses mouvements et notamment leur capacité à accroître le poids de la société civile sur l’État est ainsi difficile à évaluer tant les associations sont obligées de tisser des relations étroites avec les administrations et leurs fonctionnaires. Paradoxalement, le phénomène associatif peut avoir pour conséquence l’approfondissement de l’emprise des États sur les sociétés.

Entre néo-nationalisme et régionalisme : le bouillonnement identitaire du monde arabe

On observe aujourd’hui un renouveau du nationalisme arabe, notamment au sein de la jeunesse, après une période de reflux correspondant à l’essor de l’islamisme. Un des signes les plus visibles de ce renouveau est l’émergence de la figure d’Hassan Nasrallah comme symbole politique commun à l’ensemble du monde arabe, à la suite du conflit israélo-libanais de l’été 2006. La nouvelle conscience arabe serait fondamentalement islamique dans ces orientations et se différencierait ainsi du sécularisme socialiste qui imprégnait la pensée des pères fondateurs du nationalisme arabe entre les deux guerres mondiales. Ce renouveau d’une conscience arabe ne peut cacher d’autres phénomènes émergents de ces dernières années qui tendent plutôt à remettre en cause et affaiblir ces deux éléments politiques fondamentaux du monde arabe, nationalisme et islam politique.

Pour certains observateurs, l’avènement d’un « temps mondial » marqué par la fin des totalitarismes et l’avènement de la « démocratie de marché » comme norme d’organisation politique et sociale s’accompagne naturellement d’une remontée de « temps locaux » liées à de nouvelles revendications identitaires, religieuses ou « ethniques » et à l’apparition de nouvelles solidarités se substituant aux solidarités nationales issues des indépendances. Ces identités émergentes viennent souvent bousculer le caractère monolithique des grandes idéologies nationalistes ou islamistes qui ont structuré le monde arabe durant la seconde moitié du XXe siècle. Ainsi, le mouvement de revendication culturelle et politique Amazigh qui se développe dans des pays comme le Maroc et l’Algérie constitue une remise en cause potentiellement radicale du nationalisme arabe. Elle s’inscrit dans le cadre d’une réaffirmation des particularismes locaux qui avaient été dévaluées par le nationalisme et l’islamisme. Les jeunes jouent un rôle important dans cette mobilisation comme l’ont montré les insurrections du printemps 2001 en Kabylie. L’Islam radical fait également l’objet d’une certaine prise de distance, encore marginale, mais qu’on observe depuis une dizaine d’années à travers les conversions opérées par des mouvements chrétiens évangélistes en Kabylie ou encore le succès grandissant de la tradition soufie, notamment au sein des diasporas en Europe.

L’impact des technologies de l’information

L’usage grandissant dans les pays du Sud de la Méditerranée des nouvelles technologies de l’information et particulièrement d’Internet constitue un facteur déterminant de ces mutations culturelles et sociétales. Le nombre d’usagers d’Internet a ainsi augmenté de plus de 9 millions en 2005 et se porte aujourd’hui à 26,3 millions d’usagers au Maghreb et au Proche-Orient. Le taux d’accès à la toile dans le monde arabe s’élevait à 8,5% en 2005 (contre 5,36 % en 2004).

Ces chiffres témoignent donc d’un taux de croissance élevé de la pénétration des technologies de l’information. Même s’il est malaisé d’assigner une causalité politique claire et univoque à cette évolution technologique, certains observateurs ne se privent pas de souligner la corrélation existant entre la diffusion grandissante d’Internet et un certain renouveau du sentiment panarabe au sein de la jeunesse des pays du Sud de la Méditerranée.

Par ailleurs, Internet contribue puissamment à la mise en relation continue et instantanée entre les jeunesses des deux rives de la Méditerranée. L’attrait exercé par la modernité technique reflète une des facettes de l’image ambiguë de l’Occident et de son mode de vie pour les jeunesses du Maghreb et du Proche-Orient : Eldorado pour les uns, repoussoir pour les autres.

Pour aller plus loin :

-       Rapport Méditerranée 2030 – 4 scénarios pour les territoires méditerranéens

-       Rapport La place et le rôle des femmes dans les pays du Sud de la Méditerranée