Méditerranée : la forteresse sur pilotis ?

Méditerranée : la forteresse sur pilotis ?

Cette image revient souvent dans les dessins humoristiques des journaux : l’Europe, forteresse imprenable pour bon nombre d’immigrés clandestins qui viennent s’échouer aux portes de l’Europe. Les images des gardes-côtes arrêtant les passagers d’un petit canot à moteur au milieu de la Méditerranée sont légions. Mais au-delà de ce symbole, la question migratoire est beaucoup plus vaste et complexe, elle fait appel aux registres de la sécurité intérieure et extérieure, de la diplomatie, des équilibres macroéconomiques et de la cohésion sociale et englobe les problématiques suivantes:

  • la circulation dans l’espace Schengen et la politique des visas
  • la lutte contre l’immigration clandestine
  • la « gestion humanitaire » de l’immigration clandestine
  • la politique d’attraction des « cerveaux »
  • les questions d’intégration des personnes d’origine étrangère, étrangères ou naturalisées et la lutte contre les discriminations.

Les migrations sont par définition des flux. Ces derniers évoluent et se recomposent continuellement au gré des nouvelles réglementations (visa, asile, etc), des conflits, des catastrophes naturelles, de la structuration des filières, des situations socio-économiques.

Par ailleurs, en plus de cette diversité et de ces mutations perpétuelles, la question migratoire est un thème politiquement « sensible », souvent activé de manière électoraliste.

En réponse aux enjeux migratoires qui se sont posés de manière commune à l’Union Européenne une fois la création d’un espace de circulation unique acté, de nouveaux cadres réglementaires et de nouveaux moyens (agences, corps spécifiques, etc) ont été créés, notamment pour la surveillance des frontières.

Dans ce domaine, comme le rappelle M. Khader , « si les textes normatifs européens concernent l’immigration et la libre circulation, en général, c’est bien la Méditerranée du Sud qui est l’objet de tous les contrôles, de toutes les attentions, de toutes les préoccupations. En effet, sur près de 19 millions d’étrangers installés dans les Etats de l’UE, le contingent méditerranéen (essentiellement du Maghreb et de la Turquie) représente près de 5.7 millions. »

En effet, le paradigme sécuritaire s’est aujourd’hui imposé comme le modèle dominant des politiques migratoires en Europe et particulièrement en Europe du Sud (Espagne, France, Italie, Grèce).
Même s’il est difficile d’apporter une réponse ferme sur la question du nombre de migrants qui sortent et entrent dans les pays du Sud de la Méditerranée, on constate une forte croissance des flux de migrants irréguliers entre 2000 et 2003 dans la mesure où le nombre de migrants irréguliers interceptés en Espagne est passé de 1573 en 1996 à 15000 en 2000. Cependant, à partir de 2004, on observe un net reflux du nombre de migrants transitant par les pays du Maghreb, après la poussée des années antérieures.

Dans ce contexte, il est donc primordial de mettre en évidence plusieurs tendances qui conduisent à relativiser l’image monolithique que nous avons des questions migratoires en Méditerranée:

-    Un phénomène d’internationalisation des migrations dans un espace qui a de tout temps été un carrefour migratoire (Amérique Latine, Afrique Sub-saharienne, Asie (notamment l’Asie centrale : Irak, Afghanistan)
-    La féminisation des migrants même si le phénomène reste majoritairement masculin.
-    L’immigration, notamment en provenance d’Afrique Sub-saharienne, comme un fait sociétal majeur au Maghreb. Souvent admise comme mobilité de transition d’un mouvement qui se projette vers l’Europe, l’immigration marque dorénavant de son empreinte l’espace et le paysage social maghrébin.
-    Des causes et déterminants de ces flux Sud/Nord encore difficilement identifiables. La misère est rarement à l’origine de la décision de départ. Différentes études montrent ainsi que le migrant-type n’est ni un illettré, ni un chômeur, ni une personne démunie mais plutôt un homme âgé de 18 à 30 ans qui a arrêté sa formation scolaire soit en cours de lycée soit à l’obtention du baccalauréat et, dans certains cas, il ou elle a poursuivi des études universitaires.
-    Des migrations Nord/Sud souvent négligées. Il y a une sorte d’héliotropisme qui se confirme avec l’installation de retraités ou de jeunes Européens d’origine maghrébine en Afrique du Nord. Ces phénomènes encore limités sont pourtant avérés, notamment par l’achat de biens immobiliers par des ressortissants européens au Maroc par exemple.
-    La double localisation. Le phénomène migratoire est de moins en moins définitif et les facilités de transports impliquent une mobilité grandissante qui transforme le fait migratoire. Ainsi les migrants vivent simultanément sur deux territoires avec des allers-retours fréquents tout au long de l’année.
-    La territorialisation des politiques migratoires autour du concept de co-développement. En Méditerranée, notamment en Italie ou en Espagne où l’échelon régional est puissant, de nouvelles politiques migratoires se dessinent avec l’ambition de s’appuyer sur les opportunités économiques que peut représenter l’existence d’une diaspora sur un territoire.