Le cadre politique et stratégique

Dans la grammaire diplomatique européenne, la « Méditerranée » rassemble diverses entités géopolitiques forgées par au sein des chancelleries des grandes puissances européennes comme le « Moyen-Orient » (Middle East) pour le Royaume-Uni ou le « Proche-Orient » pour la France. Dans l’histoire contemporaine de la politique étrangère française, c’est le « monde arabe » a également été un concept-clé. De même, dans la tradition arabo-musulmane, la Méditerranée est recouverte par une diversité d’ensembles géopolitiques qui la sépare tout d’abord entre Est et Ouest : le Maghreb, partie occidentale du monde arabe (Mauritanie, Maroc, Algérie, Tunisie, Libye), et le Mashrek, partie orientale qui va de l’Egypte à l’Irak. Par ailleurs, la Méditerranée est également scindée entre rive Sud et rive Nord, la première appartenant à la terre d’Islam et ses habitants à la communauté des croyants (umma) tandis que la seconde relève de la terre de Djihad.

Davantage qu’un espace de cohabitation et de partage commun à une pluralité d’entités géographiques, culturelles et politiques, la mare nostrum latine (« notre mer ») désigne donc avant tout l’espace sur lequel s’exerce l’imperium, la domination d’une force sur les autres : Empire, protectorats, colonies, zone d’influence… Réminiscence d’un antique passé, la Méditerranée se caractérise avant tout par sa forte dimension mythologique.  Avant de devenir un objet de diplomatie, elle est une figure symbolique et littéraire. La mouvance orientaliste du 19ème siècle a ainsi fortement contribué à inscrire la Méditerranée dans les représentations des élites européennes et nord-américaines. Au 20ème siècle, la publication de La Méditerranée du temps du règne de Philippe II par l’historien Fernand Braudel a représenté une étape décisive en donnant le statut d’objet scientifique à la Méditerranée.

La Méditerranée émerge comme une catégorie politique à part entière grâce à deux processus parallèles. Le premier processus est celui de la constitution du Sud de la Méditerranée comme zone de risques pour l’Occident et plus particulièrement pour l’Europe. Les guerres d’indépendance, le nationalisme arabe puis l’émergence de la menace terroriste ont ainsi peu à peu conduit à modifier profondément la perception européenne de la Méditerranée qui est devenue un espace d’instabilité et de menaces diverses. La montée en puissance de l’Europe comme acteurs politiques et notamment comme acteurs des relations internationales est le second élément qui a rendu possible l’existence de la Méditerranée comme objet politique dans la mesure où l’Europe est apparue comme le niveau d’action pertinent pour une prise en charge du « problème méditerranéen ». Pris séparément, aucun Etat-nation européen ne semble disposer de la puissance ou de la légitimité nécessaire à répondre aux défis sécuritaires que posent les pays de la rive Sud. La première étape de ce processus de reconnaissance mutuelle entre deux entités en cours de montée en puissance est la « politique méditerranéenne globale » lancée dans les années 1970 par la CEE et dont la réalisation la plus significative fut la signature à Barcelone en 1976 d’une Convention pour la protection de la mer Méditerranée contre la pollution. La consécration est venu en novembre 1995 avec la conférence euro-méditerranéenne de Barcelone. Le processus initié à Barcelone a donné à la Méditerranée ses « lettres de noblesse » en reconnaissant, dès son premier considérant, son « importance stratégique et la volonté [des partenaires] de donner à leurs relations futures une nouvelle dimension ». La déclaration de Barcelone reconnaît ainsi explicitement l’accession de la Méditerranée au statut de domaine de politiques communautaires et de relations internationales. La Méditerranée est ainsi inscrite au cœur du découpage que font de la planète les politiques étrangères des Etats et des institutions européennes. L’émergence d’un projet d’Union Méditerranéenne lors de la campagne présidentielle française de 2007 contribue à approfondir la « réalité » géopolitique de la Méditerranée et son statut d’objet et de sujet politique.