De nouvelles puissances méditerranéennes ?

Au Nord comme au Sud de l’espace méditerranéen, on constate l’émergence de nouvelles puissances économiques et politiques. Ces nouvelles puissances conduisent des stratégies de plus en plus autonomes notamment en développant des relations avec de nouveaux ensembles comme les puissances asiatiques (Chine et Inde). Le schéma post-colonial qui prévalait entre la rive Nord et la rive Sud jusqu’il y a quelques années semble est devenu aujourd’hui obsolète.

Au Nord, le contexte européen est celui d’une perte d’influence du couple franco-allemand qui semble avoir perdu son statut de moteur de la construction européenne au profit d’une coalition plus large incluant des Etats-membres comme l’Espagne et l’Italie. Ceux-ci semblent avoir largement effectué leur rattrapage économique, notamment l’Espagne dont l’économie a particulièrement profité des fonds européens de cohésion territoriale. Sur le plan international, la montée en puissance de l’Espagne se traduit par sa position privilégiée dans les échanges avec les pays d’Amérique latine.

L’évolution  la plus significative réside sans doute dans l’émergence comme puissance de pays de la rive Sud de la Méditerranée.

La Turquie s’affirme de plus en plus comme une puissance régionale. Sa position géographique, présente en Europe et en Asie, en fait un pays de transit pour les projets internationaux dans le domaine du pétrole et du gaz. Le pays est ainsi devenu un « hub » énergétique. Grâce à de nombreux projets de construction d’oléoducs et de gazoducs entre les différents pays de la région, la Turquie pourrait devenir la quatrième grande source d’énergie d’Europe, après la Norvège, la Russie et l’Afghanistan. L’effondrement de l’Union Soviétique a dessiné pour la Turquie, au début des années 90, une nouvelle géographie des possibles. En Asie centrale et dans le Caucase, Ankara comptait alors pour se forger un rêve de rechange à son projet européen sur la solidarité entre peuples turcophones. En Mer Noire aussi, dont l’Empire Ottoman avait dominé presque toutes les rives du 16ème au 18ème siècle, la Turquie entendait bien profiter du vide créé par la chute de l’URSS. En 2008, il semble que ce rêve de rechange ait vécu. Faute de moyens suffisants, la Turquie joue un rôle aujourd’hui en Asie centrale et dans le Caucase bien plus limité qu’elle ne l’espérait.

L’Algérie connaît actuellement une renaissance de son influence sur la scène internationale. Cette montée en puissance est directement liée aux réserves financières dont s’est doté l’Etat algérien dans un contexte d’augmentation des prix des hydrocarbures. Les marges de manœuvres économiques et politiques que tire l’Algérie de ces réserves pétrolières et gazières sont accrues par la construction de nouvelles alliances avec d’autres puissances, comme la Russie. En août 2006, Gazprom et la Sonatrach ont conclu un accord portant sur la prospection et l’extraction de gaz en Algérie ainsi que sur la modernisation du réseau algérien de gazoducs. Ce retour au premier plan de l’Algérie s’appuie, par ailleurs, sur la reconnaissance par les Etats-Unis depuis le 11 septembre 2001 de leur rôle dans lutte anti-terroriste. On observe ainsi une intensification de la coopération entre l’Algérie et les Etats-Unis sur le plan diplomatique, militaire et économique.

La Libye apparaît aujourd’hui également comme une véritable puissance nord-africaine. Ses ressources pétrolières lui offrent des capacités financières et un pouvoir de négociation internationale renouvelé. A ce jour, la Libye n’a pas été un partenaire très actif du processus euro-méditerranéen et de l’Union pour la Méditerranée. Mouammar Kadhafi a souvent accusé le concept de Méditerranée de contribuer à couper les pays d’Afrique du Nord du reste du continent.

Pour aller plus loin :

Sous la direction d’Yves Lacostes, Géopolitiques de la Méditerranée, Armand Colin, 2007

Jon B. Alterman, “Libya and the U.S : The Unique Libyan Case”, Middle East Quarterly, p 21-29, winter 2006.

Anthony H. Cordesman, “Iran, Oil and the strait of Hormuz”, Center for Strategic and International Studies, Arleigh A. Burke Chair in Strategy, p 1 – 7, March 26, 2007

Mona Yacoubian, “Syria’s Alliance with Iran”, USIPeace Briefing, May 2007.