Compte-rendu : Kalypso Nicolaïdis aux mardis du MUCEM le 14 décembre 2010

Politologue, Kalypso Nicolaïdis a enseigné à Harvard, elle est actuellement professeur de relations internationales à l’Université d’Oxford, où elle a dirigé le Centre d’études européennes (Saint Anthony College). Elle est actuellement résidente à L’Institut méditerranéen de recherches avancées (Iméra) à Marseille.

Kalypso Nicolaïdis , a fait part de 3 idées-forces qui devraient, selon elle, être structurantes pour les relations entre Europe et Méditerranée à l’horizon 2030 et a fortiori, pour installer le MUCEM (Musée des Civilisations Euro-Méditerranéennes) dans ce paysage euroméditerranéen.

➢   La reconnaissance mutuelle liée aux enjeux de mémoire
En Méditerranée, le passé ne passe pas, laissant perdurer une sorte d’incompréhension qui empêche un réel rapprochement euroméditerranéen. Dans cette perspective, Kalypso Nicolaïdis en appelle à une reconnaissance mutuelle des différentes mémoires collectives qui se côtoient sur le pourtour méditerranéen. L’UE représente un exemple dans ce domaine : elle a réussi à instaurer une reconnaissance mutuelle horizontale comme l’un de ses soubassements qui a ensuite permis la construction d’un projet commun.

La reconnaissance mutuelle passe par la mutualité dans l’exercice de reconnaissance et par la reconnaissance de la mémoire de l’autre sans être l’autre. De fait, la mémoire est un préalable, il faut ensuite dépasser le déni.
De plus, cette reconnaissance est également liée à la force des interdépendances qui peuvent motiver ce processus. Et de citer plusieurs exemples : la France et l’Allemagne, le pas en avant de la Turquie concernant le génocide arménien, quid de la France et de l’Algérie ?

Mais quelle est l’opérationnalité de ce processus de reconnaissance mutuelle ? Comment sortir de la seule incantation ?
A cette question, Kalypso Nicolaïdis répond par des exemples. En effet, il y a un large éventail d’opérations et de projets qui peuvent contribuer à ce processus de reconnaissance. Il faut des lieux de rencontres, le MUCEM pourrait en être un, des coopérations très concrètes, des échanges économiques, des artistes mais aussi des déclarations et des textes officiels.

Cet enjeu de reconnaissance mutuelle est une priorité car il s’agit au niveau méditerranéen de dépasser une asymétrie fondamentale pour pouvoir créer un dialogue constructif.

➢    L’urgence de penser et agir dans le long terme
Lorsque l’on essaye d’analyser les grandes tendances qui aujourd’hui caractérisent l’espace euroméditerranéen pour se projeter à l’horizon 2030, Kalypso Nicolaïdis estime qu’il est nécessaire de réinventer la « passion pour l’avenir ». En effet, elle constate que nous vivons une époque marquée par ce qu’elle appelle « l’apocalypsisme éclairé », où se mêlent les visions à court terme portées par le capitalisme et les urgences liées aux enjeux démographiques, aux dangers nucléaires, au terrorisme, aux évènements climatiques, etc. De plus, citant Tocqueville, elle convient que la démocratie parlementaire elle-même peut être considérée comme « présentiste ». Dans ce sens, le déficit démocratique de l’UE peut être, selon elle, positif dans le long terme, s’affranchissant ainsi d’une temporalité trop électoraliste. En tout cas, de nouvelles formes de démocratie qui s’ancrent dans le long terme sont à inventer.

Par ailleurs, dans le domaine géostratégique, elle rappelle que le pouvoir d’attraction dont dispose l’UE aujourd’hui pourrait se dissoudre. Par exemple, dans le cas de la Turquie, qui jusqu’à présent a préféré ne pas s’investir dans le projet euroméditerranéen, vu comme concurrent de son adhésion européenne. La Turquie n’est pas l’empire ottoman, dès sa création, Atatürk avait défini son Etat comme européen et non pas ottoman. La construction de la Turquie ne s’est pas faite contre l’Europe, comme ce fut le cas pour les pays du Maghreb suite aux indépendances par exemple.
Il est nécessaire de ne pas simplifier la question de l’adhésion de la Turquie pour ne pas en faire un simple enjeu technocratique. Il s’agit plutôt de répondre à la question suivante : quelle est la place que l’UE veut occuper sur les scènes euroméditerranéenne et mondiale dans les prochaines décennies ? Kalypso Nicolaïdis semble prôner une Europe médiatrice qui pourrait peser avec la Turquie. En effet, l’activisme géostratégique turc actuel pourrait être un instrument de stabilité. La Turquie dispose d’une réelle puissance d’attraction dans les pays arabes et cela bien que la Nadha (« Renaissance », mouvement d’affirmation culturelle arabe du XIXème) ait été le résultat d’une opposition à l’empire ottoman. D’ailleurs, la question de l’adhésion de la Turquie à l’UE est très couverte par les médias arabes. En filigrane, l’adhésion de la Turquie serait un élément de réponse à la question de la solubilité de l’Islam dans la démocratie.

➢    Une Méditerranée multipolaire
Kalypso Nicolaïdis propose de réfléchir à la manière dont on peut organiser un espace euroméditerranéen multipolaire. Pour elle, il ne s’agit pas, par exemple, de définir une capitale définitive où siègeraient des instances euroméditerranéennes mais plutôt de prendre note du cosmopolitisme existant, des contextes différents, l’enjeu résidant plutôt dans la capacité à faire communiquer les « pôles méditerranéens » entre eux. Le MUCEM, à travers des expositions itinérantes, des réseaux et des outils de communication et d’éducation, a d’ailleurs vocation à présenter ce cosmopolitisme méditerranéen et à créer un dialogue entre une ville, Marseille, où il est ancré et en interaction avec une population, et les autres régions et villes méditerranéennes.

La discussion se termine par un ensemble de questions, notamment sur la politique migratoire de l’UE en Méditerranée et sur les identités culturelles.